
François BASSIN, L’Évangile selon Luc (Commentaire évangélique de la Bible), tome 3, Vaux-sur-Seine, Edifac, 2015, 255 p.
Quiconque voudrait préparer un commentaire sur l’un des évangiles bibliques place déjà la barre haut. Selon Donald Carson, directeur de la série de commentaires Pillar et auteur d’un commentaire sur Matthieu et Jean, les compétences requises sont : « une faculté développée en matière d’histoire et une maturité théologique ; une capacité à interpréter une diversité de genres littéraires ; une compréhension approfondie de l’arrière-plan juif et gréco-romain ; une maîtrise de la vaste littérature secondaire alliée à une capacité à éviter que celle-ci détermine l’essentiel du commentaire ou donne lieu à l’étalage de détails périphériques sans fin qui inonderaient le lecteur[1] ».
Je tire mon chapeau à François Bassin qui est doté des compétences nécessaires dans la plupart de ces domaines. Il y a pourtant une faiblesse pour ce qui est du dernier critère mis en évidence par Carson, et elle est suffisamment importante pour que je sois réticent à recommander le commentaire. Je souligne pourtant que je n’ai pas lu les deux premiers tomes (cette recension ne porte que sur le troisième) et que je suis dans l’embarras de ne savoir quel autre commentaire en français recommander à la place (en attendant la parution de la traduction de la ESV Study Bible).
Ce qui manque à ce commentaire, c’est la mise en évidence du fil conducteur de l’évangéliste – du plan large du message signalé dans Luc 1,1-4 (concernant les « faits … accomplis… » qu’il présente « de manière suivie ») relatif aux chapitres couverts par ce troisième tome (Lc 19,29—24,53). Ce n’est pas que le commentaire ne comporte pas de remarques exégétiques éclairantes (p. ex., sur le « fruit de la vigne » [p. 116], le rôle du sanhédrin [p. 156], le refus d’une « approche doloriste » de la croix [les souffrances physiques étant relatées sobrement, p. 180]). Par ailleurs, Bassin peut utilement mettre en avant plusieurs points de vue dans un débat exégétique ou théologique donné (p. ex., p. 185).
Mais le lecteur doit avoir régulièrement affaire à des propos conjecturaux concernant les sources potentiellement employées par Luc ainsi que la parenté entre ce troisième évangile et les deux premiers. Par exemple, on lit : « Le récit de l’onction à Béthanie … est absent, peut-être parce que l’épisode ne figurait pas dans les sources utilisées par Luc… » (p. 99) Ou encore :
La péricope provient-elle de la tradition synoptique … ou d’une source propre à Luc ? Tout bien considéré, il est possible qu’on ait ici une rédaction, indépendante de Marc 10.42-45, d’une tradition palestinienne commune, simplement plus hellénisée chez Luc… (p. 129)
Le lectorat peut également être face à des remarques très techniques mais sans incidence pour la compréhension du texte (p. ex., sur la préposition ater, p. 102, ou sur un cas d’optatif, p. 128).
Ce qui est plus préoccupant, c’est que Bassin s’aventure parfois dangereusement près de la frontière entre des prises de position évangéliques et libérales à propos des Ecritures lorsqu’il discute de l’« authenticité » d’événements relatés. Ainsi, il cite Howard Marshall, semble-t-il avec approbation, quant à sa remise en question – partielle, au moins – de l’historicité de l’ascension (p. 249, y compris n. 1[2]). Par ailleurs, il peut juger que « [l]’authenticité » d’un épisode rapporté par Luc « semble assurée par sa place dans la tradition… » (p. 140 ; c’est moi qui souligne) : ne peut-on pas être plus affirmatif que cela ? Ou encore, l’auteur peut déclarer que « [l]a tradition synoptique a quelque peu simplifié la situation » (p. 36, cf. p. 150) ou qu’une certaine formule chez Luc « heurte quelque peu [sa] sensibilité » (p. 107).
Peut-être le caractère peu édifiant du commentaire s’explique-t-il en partie par le fait que l’auteur puise largement dans des sources non-évangéliques (dont Dodd, Bovon…) mais, fait curieux, ne profite aucunement du travail magistral de Bock[3].
Toujours est-il que la série « CEB » contient de nombreux commentaires très précieux, dont ceux de Sylvain Romerowski et de Samuel Bénétreau (entre autres)[4].
James R. EDWARDS, The Gospel According to Mark (Pillar New Testament Commentary), Grand Rapids/Leicester, Eerdmans/Apollos, 2002, p. xi. ↩︎
Il se défend ainsi dans cette note : « Si le compte rendu de l’ascension ne peut être accepté comme historique, ce ne serait pas négliger l’autorité de la Bible, mais plutôt “montrer l’existence de phénomènes littéraires variés dans l’Ecriture et affirmer que sous cette multiplicité de styles littéraires et théologiques la vérité de Dieu est connue” (MARSHALL, “The Resurrection”, p. 97) ». ↩︎
Darrell L. BOCK, Luke, volume 1: 1:1—9:50 (Baker Exegetical Commentary on the New Testament), Grand Rapids, Baker, 1994, 987 p. ; Luke, volume 2: 9:51—24:53 (Baker Exegetical Commentary on the New Testament), Grand Rapids, Baker, 1996, p. 957-2148. ↩︎
Voir https://www.bibliodok.com/recension?x=les-livres-d-amos-et-de-jonas (lien consulté le 16 février 2025) et la recension élogieuse du commentaire de Romerowski sur Daniel, prévue pour publication dans le courant de 2025 sur www.bibliodok.com. ↩︎
